Imaginez Padoue dans les années 1860 : une forêt dense, un relief accidenté et quelques colons isolés vivant au rythme difficile des saisons. L’arrivée du chemin de fer n’était pas seulement une amélioration, c’était une révolution. Mais avant d’entendre le sifflet du premier train en 1876, il a fallu dompter la nature. Voici l’histoire de la Division E, la section la plus complexe et coûteuse de la région.
Un défi d’ingénierie colossal
La construction dans notre secteur (Division E, Contrat n°13) a débuté en mai 1870. Ce fut un véritable cauchemar pour les ingénieurs. Le tracé devait traverser les hautes terres séparant le bassin du Saint-Laurent de celui de la rivière Restigouche, incluant le point le plus élevé de toute la ligne au Lac Malfait (743 pieds d’altitude).
Pour vous donner une idée de l’ampleur des travaux :
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Des courbes incessantes : Sur une section de 20 milles, il y a plus de 11 milles de courbes !
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Excavation massive : Il a fallu creuser près de 1 750 000 verges cubes de matière, dont une grande partie dans le roc vif.
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La « Grande Coulée » : Près du futur village de Padoue, les ouvriers ont dû élever un remblai (une montagne de terre artificielle) de 85 pieds de hauteur avec une base de 200 pieds de large.
L’incroyable tunnel de la rivière Tartigou
Une curiosité historique méconnue se trouvait ici : pour éviter de construire deux ponts, les ingénieurs ont détourné la rivière Tartigou entière dans un tunnel de 20 pieds de diamètre creusé à même le roc. C’était une prouesse audacieuse pour l’époque, bien que ce tunnel ait dû être abandonné quelques années plus tard à cause des crues printanières trop violentes.
Une fourmilière humaine
Pendant plusieurs années, la tranquillité des terres de Louis Fontaine, Octave Martin ou Hector Routhier a été remplacée par le bruit des pics et des pelles. L’entrepreneur W.E. MacDonald employait jusqu’à 1 200 hommes en été et 500 en hiver, bravant des froids extrêmes.
Pour les premiers colons, ce chantier fut une bénédiction économique, permettant de vendre du bois, du foin et de louer leurs bras ou leurs chevaux. On sait d’ailleurs que le moulin d’Hector Routhier, situé tout près, a probablement fourni du bois pour le chantier.
L’ouverture : La fin de l’isolement
Le 1er juillet 1876, l’Intercolonial est officiellement ouvert. À ce moment précis, le village de Padoue n’existe pas encore comme arrêt officiel. Le train s’arrête plutôt à Tartigou (qui deviendra Dufaultville), à l’endroit où se trouvait la maison de l’ingénieur durant la construction.
Ce jour-là, la région passait de l’isolement à la modernité, reliée désormais au reste du Canada par une voie d’acier considérée comme l’une des meilleures au monde à l’époque.

